Le principe du Yin et du Yang

En introduction, je voudrais partager mon geste photographique qui est naturellement ancré dans une culture asiatique. Dans mon travail, la nature et le corps humain sont considérés comme des microcosmes, chaque composante représentant et correspondant à une partie de l'univers. Tous les êtres forment une unité tout en se complétant et en s'opposant, illustrant ainsi le principe du Yin et du Yang. Partant de cette conception philosophique, j'essaie d’établir des correspondances entre l’homme et le monde par analogie avec des formes universelles.

Résidant entre la France et la Corée, ces deux cultures me définissent ainsi que l’utilisation de la chambre 4x5 inch, qui est caractéristique de la Nouvelle Objectivité allemande et représentative de la culture occidentale. La chambre m’apporte à la fois netteté et précision, tout en me permettant d’établir une proximité avec les objets. Cette approche favorise l’observation des similitudes entre les corps animés et inanimés, dont les ressemblances restent souvent imperceptibles à l’œil nu.

Ma démarche est une réflexion sur le potentiel sculptural du monde et la reproduction photographique de la sculpture

Réflexion sur le potentiel sculptural du monde

Ma démarche repose sur l'exploration du potentiel sculptural des éléments qui m’entourent, notamment sur le jeu entre leur dissemblance et ressemblance. En associant la symétrie et le parallélisme, je cherche à donner à l’image une présence tangible, presque palpable, suscitant une sensation haptique qui révèle une dimension sculpturale.

La série Ressemblance (2007-2023) en est un bel exemple (https://www.youngjunekim.com/ressemblance). Elle entraîne progressivement notre perception vers l’horizontalité et la verticalité à travers l’étalement répétitif de formes abstraites similaires. En utilisant principalement la chambre 4x5 inch, qui me permet d’obtenir une grande netteté, une frontalité marquée et une précision accrue, je capte, révèle ou dépouille inlassablement des motifs jusqu’à leur épuisement, au plus près du réel. L’isolement de l’objet, notamment par un cadrage serré, permet une sorte de sublimation : il est décontextualisé, affranchi de toute représentation conventionnelle et acquiert une autonomie formelle proche du ready-made. J’essaie donc de créer une égalité des formes, où la ressemblance devient une caractéristique centrale dans cette série, aboutissant à une perception du monde où chaque élément se trouve sur un pied d’égalité. Par cette répétition de formes similaires, mon objectif est de plonger le spectateur dans une expérience rétinienne immersive.

"Quand je fais de la photographie à partir d’objets, ceux-ci deviennent vivants comme s'ils prenaient vie, car j’essaie d’évoquer chez le spectateur un sentiment quelque peu angoissant, inquiétant, une sorte de malaise, comme lorsqu’on observe des corps artificiels, donc non-humains, qui dérangent en raison d’une apparence absolument semblable à celle de l’homme, mais dont on perçoit l’inexplicable différence. De même, quand je photographie le corps, j'essaie de le fétichiser au maximum, de le considérer comme un objet non-vivant, chosifié, car même si l’on perçoit le corps vivant, qui demeure immobile, cela provoque un sentiment d’inquiétude qui se rapporte à la mort."
(Extrait de mon mémoire Une esthétique photographique de la sculpture.)

Réflexion sur la reproduction photographique de la sculpture

Pour moi, la photographie d’une sculpture ne doit pas se contenter de retranscrire de manière objective ou mécanique la réalité de l’œuvre. Elle doit aller au-delà de la simple représentation pour susciter une véritable expérience sensorielle. Ainsi, l’image devient une œuvre à part entière, capable de provoquer une émotion tactile et de révéler les subtilités cachées de la sculpture.

Titulaire d’une licence en arts plastiques, spécialité sculpture, je suis particulièrement sensible aux reproductions photographiques d’œuvres sculpturales. La fixité de l’image capturée lors de la prise de vue me semble souvent décevante.

Sous la direction du sculpteur, le photographe cherche à mettre en valeur la sculpture en privilégiant certains angles de vue. Il tend ainsi à choisir des perspectives qui lui sont propres, favorisant souvent les vues de trois quarts plutôt que celles de face ou de profil. Le sculpteur, quant à lui, est soucieux des éventuelles altérations que la photographie pourrait engendrer dans l’interprétation de son œuvre. Ce décalage peut entraîner un profond désaccord entre le sculpteur et le photographe, entre l’œuvre sculpturale et sa reproduction photographique. De plus, à mon sens, le regard photographique tend à aplatir l’image, réduisant la sensation de relief et de matérialité. L’utilisation systématique d’un fond uni accentue encore cette absence de profondeur.

C’est en m’appuyant sur cette problématique que j’ai entrepris la série Retour au Paradis, un travail personnel et intime, qui porte sur la disparition de mon père, liée à la maladie de Parkinson. Dans cette série, je crée mes propres œuvres, principalement des bas-reliefs et des haut-reliefs, en m’inspirant des principes de frontalité présents dans les reliefs égyptiens. Ce travail vise à ouvrir une nouvelle voie dans la représentation photographique de la sculpture en fusionnant trois disciplines artistiques : la sculpture, la photographie et la peinture. Il réunit la conception graphique du dessin, l’esthétique picturale de la peinture, la matérialité et le volume de la sculpture, ainsi que la photographie en tant que document et vision artistique.

Les compositions géométriques : exploration de l'horizontalité, de la verticalité et de l'opposition symétrique

Passionné par la perfection des compositions géométriques dans les tableaux de Ferdinand Hodler et Caspar David Friedrich, je fonde mon travail sur une rigueur formelle articulée autour de trois principes fondamentaux : l’horizontalité, la verticalité et le parallélisme. Ceux-ci s’expriment pleinement dans la série Ressemblance (2007-2023), où la symétrie entre la figure humaine et l’arbre occupe une place centrale.

Par une composition symétrique en diptyque ou en triptyque, selon un ou plusieurs axes, mon travail exprime un équilibre cosmique entre l’homme et la nature. Le spectateur perçoit immédiatement les correspondances entre le corps humain et l’arbre à travers le principe du parallélisme, structurant visuellement le diptyque et le triptyque.

La notion de pesanteur s’exprime dans l’horizontalité : des fragments de corps, tête, jambes, ou torse sans tête, cadrés de manière serrée, sont souvent posés au sol, imposant leur présence comme une masse. À l’inverse, l’arbre, omniprésent dans mon travail, révèle un fragment de corps humain par sa verticalité. Il symbolise le lien entre la terre et le ciel, incarnant un axe du monde garant de l’harmonie universelle.